14 - La Sémantique Générale : un outil pour se protéger de la "déréalisation" du monde

Publié le par Non-A

Extrait de l'article de Michel Saucet " La carte et le territoire " publié dans " Métaphore " n° 24 de décembre 1997

 

" Nous vivons dans un monde ultra-médiatisé

Posez les questions suivantes à quelques amis :

  • - Que pensez vous du conflit entre les pays X et Y (les exemples ne manquent pas) ?

  • - Croyez-vous que la mondialisation de l'économie soit une chance pour notre pays ?

  • - Quel temps fera-t-il demain?

  • - Etc.

A la première question, il est vraisemblable que votre interlocuteur exprimera une opinion, peut-être de manière véhémente, et qu'il est prêt à vous démontrer la pertinence de ses arguments. Sur quoi sont-ils fondés ? S'est-il rendu sur place et a-t-il observé un certain nombre de faits qui justifient sa position ? Probablement non, mais comme la plupart d'entre nous il s'informe grâce à la télévision, les journaux, la radio... et il interprète ce qui a été déjà interprété par un autre - il construit une méta-carte - au travers de sa sensibilité. L'information se substitue à l'observation.

Pour la seconde question, voir ci-dessus.

Enfin pour la troisième, si traditionnellement les paysans observaient le ciel, le vol des oiseaux et d'autres signes pour inférer du temps à venir, aujourd'hui, la plupart d'entre eux regarde la "météo" la télévision.

Je pourrais multiplier les exemples à l'infini. Le but de ces remarques est d'attirer l'attention sur l'omniprésence de ces nombreuses cartes qui, dans nos sociétés modernes se substituent insidieusement, voire malhonnêtement, à l'expérience directe. Si la connaissance historique a été de tout temps une reconstruction du passé, qu'il est hors de question de discuter ici sur le fond, l'efficacité de nos moyens techniques et l'attrait que cela présente pour la plupart d'entre nous devrait peut-être nous inciter à la prudence. Je pense ici aux spectaculaires constructions de l'architecture virtuelle que nous proposent nos "cytobactériologiques".

La déréalisation du monde ne fait que commencer

Il est bien évident que le phénomène ne peut que s'amplifier et qu'il pose le problème très présent de la déréalisation de notre monde. Bien entendu la chose n'est pas nouvelle et de tous temps les hommes ont cartographié leur monde pour se l'approprier. Ce qui est nouveau c'est l'omniprésence de l'information, c'est le temps passé devant les téléviseurs, ordinateurs et autres machines. La possibilité de "vivre" dans des univers virtuels, dans la carte (?), n'est pas à exclure. Cela constitue-t-il un quelconque danger ou un progrès, est-ce une mutation vers la noosphère de Teilhard de Chardin, l'avenir nous le dira. Quoi qu'il en soit, les prémisses de la S.G. constituent un système de sécurité simple et efficace. "

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Isabelle Aubert-Baudron 20/10/2006 20:14

Très intéressant, ce texte de Michel Saucet !!!!!!!!!
Oui, les principes de la SG constituent un système de sécurité simple et efficace.
Toutefois, je voudrais ajouter plusieurs réflexions concernant ce phénomène de déréalisation du monde dont il parle:
Une remarque au sujet du terme "monde virtuel" appliqué aux ordinateurs: j'utilise Internet dans la gestion de réseau depuis 1997, et peux observer ce qui se passe exactement au niveau des faits dans ce domaine.
L'expression "monde virtuel" et souvent employée en opposition au "monde réel". Maintenant, au sujet de la communication sur Internet, qu'est-ce que je constate ? Que les objets que nous utilisons pour l'actualiser nous permettent de nous affranchir de certaines lois physiques: si je suis dans un  « tchat » par exemple, avec une personne habitant aux Etats Unis, et une autre au Japon, nous pouvons échanger comme si nous étions physiquement dans la même pièce, alors que nous somme à des milliers de km. Si j'envoie un mail à ces gens, ils le reçoivent généralement en l'espace d'une seconde, et en même temps.
Idem avec les téléphones portables qui permettent à des gens d'être en contact permanent les uns avec les autres.
Les objets que nous fournit la technologie actuelle jouent le rôle d'extensions de nos sens physique: grâce à un magnétophone, ou à une caméra, je peux enregistrer et rejouer des moments vécus, revoir des événements d'actualité. Une personne âgée peut transmettre à son entourage des récits de sa vie, perpétuer sa mémoire et laisser une trace vivante dans le souvenir de ses proches. Etc.
La technologie actuelle nous permet ainsi de devenir des "time-space" binders, de nous libérer dans une certaine mesure des limites de l'espace-temps. Si nous comparons les lois du monde physique et celle du monde "virtuel", nous constatons que les deux mondes ne fonctionnent pas d'après les mêmes lois. Le monde de matière espace-temps et le monde d'internet ne fonctionnent pas de la même façon. A partir de là, il importe de découvrir celles du monde virtuel, tout en incluant le fait que celui-ci est issu du monde physique (les ordinateurs, les téléphones, etc. existent vraiment dans le monde physique, dans le monde de matière-espace-temps, ainsi que les factures que nous recevons quand nous les acquérons :-). Le "monde virtuel" n'est pas une dimension venue de l'espace, il est créé par l'homme. Il n'y a rien de mystique là-dedans.
Un de nos problèmes actuels que souligne Korzybski est le fait que nous utilisons une technologie des XX° et XXI° siècles avec des mécanismes mentaux de l'antiquité et de l'époque rationaliste. Si maintenant nous tentons d'utiliser ces outils sur la base de la sémantique générale, dont nous partons du postulat qu'elle représente la logique correspondant à notre niveau d'évolution scientifique actuel, que constatons-nous ?La première prise de conscience que j'ai faite en découvrant la technologie d'Internet dans des circonstances peu banales (la mort de l'écrivain William Burroughs sur lequel j'avais traduit un livre "Avec Willam Burroughs - Notre Agent au Bunker" de Victor Bockris, et avec lequel j'entretenais une correspondance) a été l'importance du niveau de réalité des coïncidences  dans les contacts établis, et le fait qu'ensuite, du fait de la volonté des individus, les contacts dits "virtuels" peuvent se concrétiser et engendrer des événements dans le monde physique, et ainsi participer à créer la réalité.
Si nous prenons cette liste par exemple http://fr.groups.yahoo.com/group/sfsg/ , le mail que j'écris ici appartient au monde réel, je dois le dactylographier, corriger les erreurs de frappe, puis utiliser le système de la liste correctement pour pouvoir l'envoyer, sans quoi il disparaîtrait dans l'éther. Sa lecture provoquera des réactions chez les gens qui le liront, tout comme un échange dans le monde physique. Ces échanges existent entre des personnes réelles, des gens créent librement, se transmettent des informations qui viennent s'ajouter les unes aux autres; sur cette base, ils produisent eux-mêmes de l'information nouvelle. Des gens peuvent décider ensemble d'actualiser un scénario donné dont ils décident, ce que nous faisons ici dans une certaine mesure.  La technologie moderne nous permet de devenir au  plein sens du terme des créateurs de réalité. Nous ne dépendons plus de celle-ci, c'est elle qui dépend de nous. Ce faisant, nous devenons responsables de la réalité que nous créons.
Au sujet de la somme d'information dont nous disposons et que nous traitons, Internet permet un véritable libre échange. Or, si j'en crois Henri Laborit, "la structure des organismes vivants leur confère deux caractéristiques fondamentales et strictement dépendantes l'une de l'autre: ce sont des systèmes ouverts sur le plan thermodynamique et informationnel, et ils s'assemblent par niveaux de complexité." (voir La Nouvelle Grille).Ce qui signifie qu'à travers l'ouverture informationnelle que nous procure Internet, nous pouvons adopter une organisation basée sur une structure de relation structurellement similaire à  la structure de  notre organisme. En termes simples: Internet nous permet, si nous voulons nous en donner la peine, de fonctionner comme notre organisme est programmé pour le faire.
Le réseau Interzone est parti il y a 9 ans sur ces bases. Les résultats ont dépassé de très loin mes attentes: proposant gratuitement à des lecteurs de Burroughs qui s'exprimaient dans un mémorial les plans d'une dreamachine que j'avais conçue, je m'attendais à une dizaine de réponses. J'en ai eu 300 en une semaine, et, en retour des plans envoyés, j'ai reçu ce que les gens avaient eux-mêmes créé de leur côté autour de Burroughs, dans divers domaines. au point que j'en étais submergée. Or découvrant juste la technologie d'Internet (je savais à peine faire fonctionner le courrier électronique), j'ai du m'adapter en fonction des faits qui se produisaient, non sur la base de connaissances informatiques dont je ne disposais pas, ni de projet planifiés que j'aurais préparés à l'avance, vu que tout cela était imprévisible et le fruit d'un enchaînement de circonstances et d'événements consécutifs à la mort de Burroughs, que je ne pouvais bien évidemment prévoir, n'étant pas extralucide.
Je suis donc partie spontanément des méthodes dont je disposais et que j'avais déjà expérimentées dans la gestion de groupe dans le monde physique (hôpital psychiatrique), sur la base d'un projet de départ et d'une application de plusieurs grilles de pensée et paramètres basés sur la SG.
La gestion de ce réseau a rendu caduques les méthodes généralement utilisées dans le monde physique pour officialiser des rassemblements de gens dans un but donné (associations, création de sociétés, d'instituts, etc...), ainsi que les formalités inhérentes à la manipulation d'argent, dans la mesure où celui-ci n'était pas nécessaire, n'intervenant pas comme symbole d'échange entre personnes échangeant gratuitement, dont chacun possède au départ son propre matériel, le but du réseau n'ayant rien à voir avec l'argent.
Nous avons donc dans un premier temps fonctionné sur le plaisir de créer et d'échanger. Ceci nous a permis de consacrer notre énergie à la libre création, et à la production également peu onéreuse de ce qu'il en ressortait, sans investissement financier (http://www.interzone.org/catal1.html ).  S'est ensuite posée la question de ce que nous faisions de tout cela, et des complications engendrées par la manipulation d'un symbole d'échange dont nous n'avions fondamentalement pas besoin. Nous avons donc commencé à plancher sur l'économie dans ce contexte, pour voir ce qui pouvait en ressortir, et plus par l'amour de l'art et par amusement que par intérêt pour l'économie ni dans le but de gagner de l'argent. Ceci sur le postulat de base que la valeur de ce que nous pouvons réaliser dans ce cadre est pour nous supérieure à celle du travail que nous réaliserions pour de l'argent, et également supérieure à la valeur de l'argent que nous gagnerions pour le faire. Ce qui ne nous empêche pas de gagner notre vie parallèlement, l'argent gagné permettant alors cette liberté de création.Là encore, bien que tout cela passe par le truchement d'Internet, les résultats existent dans le monde physique: les livres sont vraiment écrits, mis en ligne, reliés, les CD réellement gravés, les films réalisés, les musiques jouées, etc... Et parfois les gens en contact sur le net peuvent se rencontrer et collaborer dans le monde physique.
Donc je pense qu'opposer ainsi réalité virtuelle et monde réel ne correspond pas aux faits. Le résultat dépend ensuite des utilisateurs: je peux perdre mon temps et mon argent dans des jeux qui ne m'apporteront rien, dans des échanges stériles, etc., mais je peux aussi participer à créer une réalité qui me convient et m'intéresse, et qui convient aux gens qui participent à la créer avec moi, ce qui me parait, en ce qui me concerne, le plus satisfaisant.
C'est pourquoi je pense qu'Internet recèle des possibilités qu'il convient d'appréhender aujourd'hui sous un angle non-A, parce qu'elles sont plus étendues que les cartes réductrices que nous pouvons plaquer sur elles. Le territoire est plus vaste que l'image que nous en avons, nos possibilités plus étendues, tout comme les ordinateurs que nous utilisons contiennent des programmes que nous ignorons et ne savons pas faire fonctionner. Il me semble fondamental actuellement de confronter nos cartes de la réalité aux faits réels, d'intégrer  Internet à ces cartes et plus largement, la technologie actuelle et les portes qu'elle nous ouvre, sans a priori, en observant d'abord les faits que nous découvrons, et en apprenant à nous en servir correctement. Le résultat dépend de nous, non d'un destin sur lequel nous n'aurions pas de prise: si nous l'utilisons comme un facteur de progrès, nous obtiendrons des progrès. Si nous ne le faisons pas, nous n'en obtiendrons pas.
La question n'est pas celle d'un monde virtuel dangereux contre lequel nous prémunirait la SG, mais plutôt d'apprendre à nous servir des outils basés sur notre évolution scientifique actuelle, aux niveaux technologique, sémantique, biologique, etc.