11 - Comment se comporte le Sémanticien ?

Publié le par Non-A

COMPORTEMENT DU SEMANTICIEN

Extrait de " Introduction à la Sémantique Générale " de H. BULLA DE VILLARET

 

" Reprenons plus systématiquement ceci, et tout ce qui a été dit précédemment, et examinons ce qui sépare le comportement d'un Sémanticien de celui d'un non-Sémanticien.

 

Le Sémanticien aborde chaque expérience avec un esprit ouvert et prudent. Il diffère sa réaction et prend son temps pour examiner ce qui se passe. Il sait que chaque expérience est un événement nouveau. Il sait aussi que, quel que soit le soin qu'il prenne à l'examiner, certains aspects, certaines caractéristiques de cette expérience lui échapperont. Il n'oublie pas le rôle que joue son " coefficient personnel ", il se souvient que chaque expérience met en jeu la totalité de son organisme psychosomatique.

 

Bon nombre de nos expériences impliquent une large part de communication verbale entre êtres humains. Le Sémanticien sait écouter. Il s'efforce de saisir de son mieux le sens que son interlocuteur cherche à donner à ses paroles. Mais il évite de réagir aux mots comme à des signaux et se souvient qu'ils ne sont que des symboles. Avant de prendre position, d'acquiescer ou de contredire, il cherche à en savoir davantage sur la qualité, par rapport au terrain, de la carte qui lui est présentée et n'omet point, en particulier, de poser sa petite question: " Que voulez-vous dire? " à chaque fois qu'elle lui paraît nécessaire.

 

Le Sémanticien passe ensuite à la description de l'expérience. Il essaie de le faire avec une honnêteté comparable à celle de l'homme de science. Il ne veut ignorer aucune des données qu'il peut apercevoir et il évitera de les décrire de manière déformante ou tendancieuse. Puisqu'il sait que ses informations ne sont jamais absolument complètes et que, par ailleurs, il est possible de voir les choses différemment, il fera précéder ses comptes rendus d'un modeste: " Pour autant que je le sache... " et ne manquera pas de reconnaître que c'est à lui que les données apparaissent sous tel ou tel jour.

 

Il aura recours à la classification. Celle-ci, en effet, est nécessaire tant à l'élaboration d'une vue structurelle du monde qu'à un maniement économique des connaissances, permettant des gains de temps, d'efforts et facilitant la communication entre hommes de ces connaissances. Une telle démarche est déjà le fait d'une intellectualisé développée, entraînée aux abstractions légitimes. Certaines peuplades demeurées à des niveaux de développement plus primitif n'ont pas encore franchi ce pas : elles auront, par exemple, des termes désignant un très grand nombre d'arbres divers, mais le terme générique " arbre " n'existera pas dans leur langue. La richesse de la terminologie s'appliquant aux bas niveaux d'abstraction richesse parfois plus grande que celle de nos langues évoluées - formera contraste avec la pauvreté de celle qui s'applique plus spécialement à des niveaux plus élevés.

 

Mais, en classant, le Sémanticien procédera de façon à ne pas escamoter les différences au profit des traits communs. Le terme employé marquera ces derniers, l'usage des index rappellera les premières. Index, chaînes d'index, permettront de noter encore les différences spatio-temporelles, et l'etc. ne sera pas oublié.

 

Toutes les données seront appréciées en termes de degrés et de nuances. L'expression "jusqu'à un certain point... " reviendra fréquemment dans ses énoncés.

 

Lorsqu'il classe, mesure, évalue, le Sémanticien tient compte du fait qu'il utilise fréquemment des standards établis conventionnellement et par conséquent, dans bon nombre de cas, arbitrairement. Les formulations basées sur ces standards lui apparaissent commodes, mais il se garde de les identifier au donné vécu d'une part, à l'observation directe de celui-ci d'autre part.

 

Etudiant les éléments du donné vécu et recherchant les relations qui les unissent, le Sémanticien tient compte, en particulier:

- du fait qu'il se trouve en présence de configuration dynamique dont les éléments se modifient ou se transforment, peuvent changer de place, de rôle et de comportement. De tels changements ont des répercussions sur les autres éléments d'un ensemble donné et vont entraîner pour eux des modifications qui; à leur tour, auront des répercussions, etc.

- du principe de la non-additivité: 1 + 1 ne font 2 qu'en arithmétique. Dans les autres domaines, les choses se montrent sous un jour beaucoup plus complexe : si l'on ajoute un litre d'eau à un litre d'alcool, on n'obtient pas deux litres de mélange mais un peu moins. Si deux personnes sont ensemble et qu'une troisième vienne les rejoindre, c'est toute la situation qui est changée.

 

On pourrait multiplier les exemples. Notons que, en mathématiques, l'additivité correspond au " langage linéaire " et la non-additivité au " langage non-linéaire ".

 

Le Sémanticien va ensuite désirer porter des jugements. Ici, il va se montrer attentif aux influences que peuvent jouer en la matière :

     

  • le souvenir d'événements vécus précédemment et qui l'ont sensibilisé de manière particulière ;

     

     

  • les normes de la culture au sein duquel il se trouve, normes qu'il pourra selon les cas choisir de respecter ou décider de remettre en question ;

     

     

  • ses connaissances et ses " ignorances " : il n'oubliera pas que si l'homme sait beaucoup de choses, ce sont en partie des choses " incorrectes ", " incertaines " ;

     

     

  • les limites de sa perception, de son observation, de son information ;

     

     

  • les réactions affectives qui ne s'adressent pas tant à l'événement lui-même qu'aux associations d'idées qu'il entraîne par son apparition ;

     

     

  • ses préférences affectives, esthétiques, éthiques, métaphysiques, toute sa " philosophie personnelle " ; ses intérêts; - ses postulats silencieux et ses motivations : ce sont là des facteurs dont, par une patiente étude de lui-même, il devra tenter de prendre conscience dans la mesure du possible.

     

     

  • Etc.

     

 

Dans la formation de ses jugements, le Sémanticien se souviendra d'abord que le niveau auquel il se situe ne permet que des probabilités.

Il évitera ensuite de trancher sur la base de catégories opposées ou d'un petit nombre de valeurs : deux parties en litige, par exemple, n'auront pas, l'une tort, l'autre raison, car le plus souvent la réalité est complexe au point que chacune peut avoir partiellement tort et partiellement raison. Dans nombre de cas, telle chose n'est pas ou ceci ou cela mais participe des deux à la fois.

 

A partir de ses jugements, de ses inférences, de ses déductions, le Sémanticien sera peut-être amené à bâtir une théorie. Mais une fois celle-ci édifiée, et loin de lui accorder créance avec satisfaction, il s'en fera résolument le critique, la confrontant aux faits, recherchant les caractéristiques qu'il a pu laisser de côté, et la mettant à l'épreuve de l'expérience.

 

Tout au long des étapes que nous avons notées, le Sémanticien ne se départira point d'une attitude non-élémentaliste, d'une orientation extensionnelle, de la conscience d'abstraire. Il se souviendra également que toute analyse est une dé-structuration toute synthèse une re structuration. "

Publié dans semantique-generale

Commenter cet article