7 - La valeur affective des mots

Publié le par Non-A

 Si vous venez pour la première fois sur ce blog, nous vous conseillons de commencer par la lecture du premier article à avoir été publié "Présentation de la Sémantique Générale", à l'adresse http://semantique-generale.over-blog.com/article-3980484.html , puis de lire les suivants dans l'ordre inverse dans lequel ils apparaissent dans la liste des articles.

-------------------------------------------------------------------------------

" LE HALO AFFECTIF "

par Louis Painchaud (Revue " Communication et Langages " n°70, 4ème trimestre 1986)

 

Pour le Petit Prince, l'eau du puits était " bien autre chose qu'un aliment. [. . .] Elle était bonne pour le cœur. " Elle contenait la saveur des expériences passées et des services reçus. Elle rappelait la double dimension, celle de la raison et celle du cœur, de tout ce qui touche à l'homme.

Les mots n'échappent pas à la règle. Ils sont à la fois l'expression de notre raison et de notre cœur. Ils contiennent un sens et une affectivité que j'appellerai halo affectif.

Qu'est-ce que ce halo affectif ? Comment le découvrir ? Qu'est-ce qui le caractérise ?

 

LES MOTS POUR LE DIRE

Mes mots servent à communiquer mes pensées. Mais ils portent aussi mes sentiments. La prise de possession de ma langue, de mes mots me permet de m'exprimer. Chaque mot que j'utilise est marqué de mon empreinte. Je lui donne un sens qui est (le plus souvent) le sens que tous connaissent, celui du dictionnaire. Je lui donne aussi une valeur affective qui n'est peut-être pas celle de mon interlocuteur. La signification d'un mot m'est imposée par la collectivité où je vis. L'affectivité d'un mot m'est personnelle.

 

Ma voisine ne vit que pour la musique, que pour le piano. Moi j'ai d'autres préoccupations. Quand nous parlons piano, nous parlons du même instrument, de la même musique, mais le mot porte pour elle et pour moi un halo affectif tout à fait différent, immense chez ma voisine, tout petit chez moi. Notre voisin commun abhorre cette musique : il entoure le mot piano d'un grand halo affectif négatif .

Il n'y a pas de mots neutres, sauf les mots outils comme le, y, ce, à. Les mots pleins, d'usage courant, font tellement partie de notre vie, qu'ils ont chacun un halo affectif. Mais que penser des mots techniques et scientifiques ? Le mécanicien valorise les termes de son métier, comme le chimiste les termes scientifiques.

 

Le sens conditionne jusqu'à un certain point, les types d'affectivité et le plus grand nombre partage le même sentiment à l'égard de certains mots. Par exemple le mot mort est négatif, tandis que le mot bonheur est positif. Mais ce qui décide vraiment de l'affectivité d'un mot, ce sont les expériences personnelles rattachées à son acquisition et à son utilisation. Même si le mot ami a une valeur positive pour beaucoup, il est négatif pour celui qu'une amitié a déçu.

Sauvageot exprime bien cette idée : " Tel mot, qui nous est venu " dans telle circonstance agréable, sera conditionné agréablement, et inversement, il aura suffi que nous apprenions tel vocable " dans des circonstances malheureuses pour que cette séquence de sons soit inséparablement associée à un sentiment de " malaise, ou de répugnance, ou d'hostilité. "

 

Dans une collectivité, la portée affective de certains mots se dessine avec netteté. Elle est faite de la somme des mêmes sentiments de chacun des membres. Pour d'autres mots, les sentiments sont divergents et on ne peut dégager une image précise de leur affectivité. Pour quelques personnes, le mot amour-propre a une valeur positive, pour d'autres, négative. Pour les uns, il porte un grand halo, pour les autres, un petit.

 

HALO AFFECTIF POSITIF: VALEUR MÉLIORATIVE

HALO AFFECTIF NÉGATIF: VALEUR PÉJORA TIVE

Les mots doux ont une portée méliorative. L'affectivité y tient tellement de place que le sens est presque évacué. A l'autre bout de l'échelle, les jurons ont une portée péjorative. Dans les deux cas, le halo affectif semble si intense qu'il a fait fondre la signification du mot.

 

Comment s'informer sur la valeur affective d'un mot ? Les dictionnaires peuvent-ils nous renseigner ? Ils informent très peu sur l'affectivité des mots. Pourtant ils renferment les termes péjoratifs et mélioratifs. Péjoratif se dit d'un mot " qui comporte une idée défavorable, qui déprécie " (Lexis). Cependant, il est très peu employé et d'une manière inconsistante d'un dictionnaire à l'autre (voir le tableau 1).

Après la définition du terme, le Petit Robert présente des mots à terminaisons péjoratives: bravache, rêvasser, courtaud, livresque, ramassis et souillon. Or, dans le corps du dictionnaire, seuls les mots rêvasser et ramassis sont qualifiés de péjoratifs. De son côté, le Lexis écrit que " le suffixe -ard est péjoratif dans chauffard, ~ et pleurard ". Mais, à ces mots, seulement criard est suivi de l'abréviation péjor.

Quant au terme mélioratif, on n'en donne pas d'exemples. De plus, absent de la liste des abréviations, il ne peut être utilisé pour qualifier les emplois.

 

Les dictionnaires n'informent pas sur la valeur méliorative des mots. La portée négative est rarement donnée. On ne peut se fier aux dictionnaires pour trouver la valeur affective des mots.

 

 

ENQUÊTE: COMMENT DÉCOUVRIR LE HALO AFFECTIF ?

Il n'y a qu'une manière, c'est de le demander à ceux qui parlent français. " Comme il n'y a que le public qui sache tout bien parfaitement. "

Voici comment j'ai procédé: sur une page où se trouvent une trentaine de mots, je demande d'indiquer rapidement par un signe, quel sentiment on a envers chacun des mots. Le signe plus ( + ) marque un affect positif, le signe moins ( - ) , un affect négatif . Le redoublement du signe indique une plus grande intensité de l'affect.

Les enquêtes menées dans de nombreux groupes permettent de dégager, pour un milieu donné, le halo affectif d'un vocable. Nous obtenons hic et nunc la réaction première, instinctive, face à chacun des mots de la liste : on aime ou on n'aime pas, on aime peu ou on aime beaucoup. Une longue réflexion ne donnerait pas plus de renseignements sur l'affectivité proprement dite, mais plutôt sur ses motifs et ses conséquences. Ce questionnaire est un moyen simple et efficace de découvrir comment les gens " sentent " les mots.

Les résultats ne sont qu'approximatifs. Il ne faudra pas prendre ces chiffres pour autre chose que ce qu'ils sont: un ordre de grandeur. Comme l'écrit Bally : " Le sentiment est en lui-même chose délicate, fuyante, complexe. "

Le tableau 2 donne l'affectivité de quelques mots en pourcentage. Les chiffres sont basés sur des questionnaires complétés par des adultes, hommes et femmes, de la région de Sherbrooke. De quatre à huit groupes, soit de cent à deux cents personnes, ont fait connaître leur réaction à chaque mot.

On constate que les mots ami, fleur, grand, soleil, spacieux et leurs dérivés portent uniquement (ou presque) un halo affectif positif ( + + et + ) ; que animosité, égoïsme, gras, mort et leurs dérivés en ont un négatif ( - et - - ). A l'opposé, l'affectivité de amour-propre, dodu, flirt est très partagée. A mi-chemin, on trouve les mots positifs ample et plein et les mots négatifs charnu, gros (et dérivés), lascif. Deux mots recueillent les trois quarts des suffrages en un seul point ( + + ) ; ce sont soleil et ami.

 

L'analyse des mots du tableau 2 permet de dégager quelques caractéristiques.

 

TABLEAU 2: L'AFFECTIVITE DE QUELQUES MOTS (EN %1)

Mots (++), (+), (-), (- -)

Ami 75, 24, 1, 0

Amical 60 36 4 0

Amour-propre 8 45 37 10

Ample 31 42 17 10

Animosité 4 11 35 50

Charnu 7 15 46 32

Dodu 18 35 30 17

Égoïsme 2 12 28 58

Fleur 41 54 5 0

Flirt 14 37 34 15

Grand 40 55 5 0

Grandir 40 52 7 1

Gras 2 11 49 38

Grasse 4 9 39 48

Gros 5 19 48 28

Grossir 4 18 43 35

Grossier 5 13 25 57

Lascif 9 14 53 24

Mort 1 5 39 55

Plein 18 55 20 7

Soleil 79 19 2 0

Spacieux 65 29 4 2

Les mots de même famille reçoivent une charge affective de même nature: ami et amical (positive), grand et grandir (positive), gras et grasse (négative) , gros, grossir, et grossier (négative) . Le rôle grammatical explique quelquefois les différences d'intensité. Le nom ami est plus stable que l'adjectif amical qui peut qualifier une variété d'attitudes ou de situations. Grasse est légèrement plus négatif que gras. Est-ce à cause du féminin ou du suffixe -asse à valeur péjorative ?

: et (positive), et (positive), et (négative) , , , et (négative) . Le rôle grammatical explique quelquefois les différences d'intensité. Le nom est plus stable que l'adjectif qui peut qualifier une variété d'attitudes ou de situations. est légèrement plus négatif que . Est-ce à cause du ou du suffixe à valeur péjorative ?

Les synonymes peuvent avoir le même impact affectif, mais souvent, c'est seulement par l'affectivité qu'ils se différencient. Témoin ample et spacieux (positive) ; charnu, gras et gros (négative) , mais non pas dodu (partagée) ; égoïsme (négative) et amour-propre (partagée) , mot tiraillé entre son sens de mot composé (négative) et ses composantes amour et propre (positives).

Si le halo de certains mots est prévisible, comme celui de liberté (positif) et d'épais (négatif) , on est surpris par celui de plein ou de charnu. De même l'ampleur de l'intensité positive de grand et grandir, comme celle de l'intensité négative de gros et grossir, est étonnante au premier abord. Aucun dictionnaire ne les classerait mélioratifs ou péjoratifs. Pourtant, les dérivés grandeur et grandiose, grossier et dégrossir indiquent une orientation affective non négligeable.

 

Le mot intégré au texte ne perd-il pas sa valeur affective ? Non. Mais un mot négatif, logé dans une phrase pleine de mots positifs, ne se transforme-t-il pas ? Non plus. L'intensité de l'affectivité s'atténuera peut-être ; elle ne se transformera pas. La mort sera perçue négativement par le plus grand nombre mêmes si on la présente comme une qrande mort amicale !

On peut donner à un texte une expressivité particulière en employant plusieurs vocables lourdement chargés d'émotion. Si j'avais à donner en location un appartement, j'utiliserais pour le décrire les mots positifs amical, qrand, fleur, soleil, spacieux. Tandis que si je voulais discréditer un quidam, j'exploiterais les mots négatifs animosité, égoïsme, gras, grossier, lascif.

F. Richaudeau écrit dans le même sens: " Nous pouvons déduire " que l'emploi des mots par le général De Gaulle - et probablement par l'homme d'action en général - est fondé: sur "une distorsion très nette en faveur des mots à charge affective " (positive) par rapport à ceux à charge (négative) "

 

Cela ne veut pas dire que les mêmes mots transmettent toujours la même valeur affective. Depuis 1930, il existe à Montréal, dans le quartier Saint-Henri, une maison pour les personnes âgées. Elle a porté tour à tour les noms : asile, refuge, hospice, foyer, centre d'hébergement et résidence. C'est toujours la même institution, ayant le même but, prendre soin des vieillards. Un tel nom porté pendant quelques années se dévalorise, prend un halo affectif négatif. Alors on le remplace par un autre qui, à son tour, s'enveloppe d'un halo négatif.

 

L'affectivité des mots se compare à leur signification: elle évolue, mais plus rapidement encore. Le conflit des générations se répercute dans des halos différents. Le " coefficient d'expressivité d'un vocable donné varie d'un individu à l'autre " et d'une génération à l'autre. Le choix des prénoms des nouveau-nés offre d'excellents exemples. Les jeunes parents imposent des prénoms qu'ils aiment et qui ne sont pas le plus souvent au goût de leurs propres parents.

 

La valeur affective de quelques occupations sociales {voir le tableau 3) montre l'évolution, d'un groupe d'âge à l'autre. Une enquête menée auprès de 584 élèves des écoles élémentaires et secondaires et de l'université est révélatrice. Par exemple, le mot écrivain a une affectivité positive croissante dans les groupes féminins de 12, 16 et 22 ans. De même dans les groupes masculins pour hôtesse de l'air. Pour joueur de hockey, il y a une légère diminution de l'affectivité positive d'un groupe à l'autre chez les hommes. Par ailleurs, pour le mot mécanicien, on trouve une grande stabilité tant dans les groupes masculins que féminins. L'affectivité de ces mots indique aussi que les groupes masculins et féminins ne réagissent pas de manière identique devant les mêmes mots. Dans le tableau 3, seul le vocable politicien suscite la même réaction. Pour écrivain, les garçons de 12 et de 16 ans font une évaluation négative et les filles des mêmes groupes d'âge, une évaluation positive.

Les groupes sociaux se différencient aussi par le halo affectif qu'ils donnent aux mots. D'une région à l'autre, d'un pays à l'autre, on constate des différences. Au Canada, le terme collaborateur a une connotation nettement positive. En est-il de même en France aujourd'hui ?

 

L ' AFFECTIVITÉ DES MOTS EST TOUJOURS PRÉSENTE

Même si on a tendance à l'oublier. Elle décide de nos choix et c'est un facteur non négligeable de l'incommunicabilité.

Cerner le halo affectif d'un vocable pose plusieurs difficultés. Il est d'abord personnel mais subit aussi l'influence du milieu. Il évolue rapidement et différemment d'une région à l'autre, d'un groupe social à l'autre, d'une génération à l'autre.

Je propose une méthode simple et efficace pour l'évaluer. Il faudra multiplier les enquêtes pour prendre le pouls de l'affectivité. Ce n'est pas au bureau qu'on peut décider du halo affectif d'un mot.

On en viendra à établir des atlas de l'affectivité comme on en a de la prononciation. Alors les dictionnaires généraux intégreront ces renseignements indispensables.

 

Louis Painchaud

Publié dans semantique-generale

Commenter cet article

Bert 22/07/2008 09:57

Où trouver de "grandes" listes de ces mots ? L'idée serait de pouvoir "lire" des pages , et, en analysant la proximité contextuelle de ces mots avec d'autres, être capable de classer à la louche les grands tendances affectives des documents (ex. document "plutôt positif", "plutôt négatifs", etc.)

berlherm 07/02/2007 10:48


- Il est un peu étonnant que la mort soit considérée négativement alors que pour la plupart des croyants, le monde étant plutôt croyant, c’est le début de la chose grandiose qu’est le paradis éternel…

- "Elle a porté tour à tour les noms : asile, refuge, hospice, foyer, centre d'hébergement et résidence..."
=> On dirait du glissement sémantique conditionné.